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B. Objets et documents: l'exemple d'une chaise
Les sources primaires peuvent être toutes sortes de choses très différentes selon ce qu'on veut étudier et selon ce qu'on trouve. Par exemple, les archéologues qui travaillent sur la période préhistorique n'exhument guère d'autre matériau que des cailloux bizarrement cassés, des ossements humains et animaux, des détritus fossilisés et des excréments pétrifiés. L'historien de la Renaissance, au contraire, se trouve avant tout devant une masse considérable de textes écrits, édits royaux, actes notariés, écrits poétiques, lettres, romans, sermons, pièces comptables, arrêts de justice qui font un peu oublier le nombre important de monuments et d'objets de la vie quotidienne à des degrés de conservation variés. Regardons par conséquent à travers trois siècles une catégorie d'objets assez sophistiqués à mi-chemin entre la poubelle préhistorique et le poème de la Pléiade: la chaise, tout simplement, l'assise du fondement.
Voyez
ces petits fauteuils Louis XVI (à gauche). Ils sont lourds et fragiles
avec une tapisserie en soie d'Alger, ils ont des formes
telles
qu'on ne peut pas les empiler, ils sont fait de plusieurs pièces
de bois tournées, ouvrées, emboîtées de telle
sorte que c'est à peine si se voient les jointures: un travail d'ébéniste
sur des bois durs (donc de croissance lente, et donc chers), polis ensuite,
puis vernis ou laqués. On peut à peine les déplacer,
et ils prennent beaucoup plus de place que n'en requiert l'assiette d'une
personne. Je sais ainsi qu'ils sont destinés à une utilisation
pour l'intérieur uniquement dans des demeures spacieuses où
il n'est guère besoin de jamais déplacer le mobilier pour
faire place à des activités diverses — et si on le fait,
les domestiques sont là. La stabilité de ces sièges
symbolise l'occupation de positions fixes dans l'espace tout court comme
dans l'espace social. C'est le fauteuil par excellence du salon aristocratique
dans une société où la noblesse règne sur tous
les aspects de la vie et ne sait pas encore qu'elle est menacée.
C'est le fauteuil par excellence d'une position arrogante.
Au contraire, le siège dessiné par Claude Delplace (à droite), réalisé en bronze (une opération complexe et lente) en tirage limité, est un objet coûteux, intransportable et complètement inutile: la chaise n'est pas faite pour s'y asseoir mais tient lieu d'objet décoratif. L'absence totale de fonctionnalité d'un objet cher et encombrant est typique des consommations ostentatoires de ceux dont la famille vient de parvenir à la richesse, sur un coup de dé en bourse, sur un coup de canif aux courses. C'est aussi un investissement: l'objet d'art, si l'artiste maintient sa renommée, acquiert de la valeur avec le temps. Si l'objet n'a pas de fonction physique, il a une fonction symbolique et financière: il témoigne de la réussite actuelle, il protège les réussites futures. Le fauteuil Louis XVI et la chaise de Claude Delplace ont en commun d'appartenir tous deux aux consommations de luxe. Si tous deux peuvent être fabriqués à l'échelle industrielle, on sait que leur caractère luxueux exige une finition artisanale et c'est ce qui en fait le prix, avec la valeur intrinsèque des matériaux qui les composent.
La chaise de jardin québécoise ci-dessous est bien différente: en bois commun, quoique solide, de formes simples, l'objet est fait pour résister aux intempéries: on peut le laisser dehors, il est même assez lourd pour qu'il soit improbable qu'une tempête l'emporte ou même qu'un mauvais plaisant ne le dérobe. Il est pourtant transportable: des poignées à l'arrière permettent de le tirer comme un travois ou, si l'on fixe des roulettes à l'avant du siège, de le pousser comme une brouette: transport nécessaire, sur de toutes petites distances, pour suivre les caprices du temps, de l'heure ou du personnage assis, sans risquer le tour de rein ou le labourage intempestif de la pelouse.

Enfin, le matériau le plus léger et le plus résistant
en même temps que le moins coûteux possible est employé
pour la fabrication en grande série de la chaise dont le profil
est rappelé ici.
C'est
la chaise scolaire par excellence en France depuis la Seconde Guerre mondiale.
On y a, depuis, introduit de la couleur, remplacé, parfois, le bois
contreplaqué par des matériaux synthétiques, substitué,
de temps en temps, des embouts de caoutchouc aux embouts métalliques.
Mais cette chaise connaît un succès certain depuis plus de
cinquante ans: légère et solide, pratique et pas chère,
on peut la transporter facilement, on peut l'empiler (on dit qu'elle est
gerbable) en tours de plusieurs mètres de haut, on peut s'en servir
comme d'un jeu de construction, on peut se balancer dessus sans risquer
la chute tout de suite, tant est large son "polygone de sustentation".
Que signifie-t-elle? Mais d'abord, que remplace-t-elle? Elle remplace les
bancs de chêne épais de 3 cm et vissés dans un plancher
en gradins par des pieds de fonte. Elle remplace une distribution sociale
de l'espace qui affirmait tout à la fois une forte hiérarchisation
et une grande stabilité collective, une quasi négation de
l'individu. D'ailleurs, c'étaient des bancs pour deux, la plupart
du temps, et il n'était pas possible de régler la distance
entre le banc et le pupitre, lui aussi en chêne lourd et lui aussi
vissé dans le plancher. Au contraire, la chaise d'après 1945
suppose une forte mobilité de l'espace, susceptible de se recomposer
à tout instant, une autonomie de l'élève invité
dès lors à prendre des initiatives qui peuvent parfois bousculer
l'ordre établi de la classe. C'est aussi l'objet bon marché
d'une école en pleine expansion sous le double effet de la démographie
et des changements sociaux. Car on a désormais une école
qui va de plus en plus chercher l'épanouissement de chaque personne
afin de donner leur chance à tous: c'est à la fois une ambition
plus démocratique encore qu'avant, et une découverte du fait
que l'enfant n'est pas un être inférieur — ce qui ne signifie
pas forcément, malheureusement, que les pratiques sociales évoluent
à la même vitesse. Nos deux petits bouts de contreplaqué
coincés entre quatre tubulures creuses, fabriqués en grande
série par des moyens totalement mécanisés, sont donc
témoins et acteurs d'une sorte de révolution culturelle:
la société se pense autrement qu'elle ne se pensait, et elle
pense son avenir, celui des jeunes générations, autrement
que par le passé. Ses représentations ont changé.
Ce qu'on vient de voir avec de simples chaises, on peut le voir avec
tout objet: un bouton de porte, un ticket de métro, un ouvre-boîte…
ou un texte écrit, le tableau d'un grand artiste, une chanson… Toute
production humaine est un document sur la société
qui l'a produite. Ce document nous en dit beaucoup sur cette société
si on sait le regarder, si on essaie d'en comprendre la structure,
d'en étudier les propriétés, d'en analyser
l'environnement. Et on en apprend davantage encore si on se penche
sur les formes, sur les matériaux et sur leur provenance.
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