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François POIRIER, professeur de civilisation britannique

UE03D=L1AN U3 1999-2000
Méthodologie universitaire
EC1: Initiation aux méthodes en Sciences Humaines

1re séance, 06/10/1999
Toute production humaine est analysable: objets, documents et représentations
A. Introduction générale
B. Objets et documents: l'exemple d'une chaise
C. Représentations: l'exemple des cartes
D. Conclusions provisoires
E. Bibliographie
F. Crédits iconographiques


C. Représentations: l'exemple des cartes

On a vu plus haut que l'évolution d'un objet comme la chaise témoignait d'une évolution de la représentation que la société se faisait d'elle-même, de son organisation ou de telle de ses parties. D'une façon générale, nous ne connaissons le monde qu'au travers de représentations — du moins lorsqu'on a dépassé le stade des seules sensations. Le poids de ces représentations sur notre compréhension est considérable: elles sont tout à la fois un moyen et un frein puissants. Si je ne me représente pas le monde, je ne peux pas le connaître. Mais si je me le représente, je me le représente forcément d'une certaine façon, qui en exclut d'autres. Entre les cartes reproduites ci-dessous, il n'y a pratiquement pas de différence technique quant à la façon de relever le contour des côtes: les capitaines relèvent l'orientation des lignes et mesurent les distances. Mais deux choses qui n'ont qu'un rapport indirect avec les cartes vont changer du XVe au XIXe siècles: D'une part les voyages, en particulier la découverte de l'Amérique, et les découvertes scientifiques, comme les travaux de Copernic et de Galilée, vont modifier profondément, mais très progressivement, les représentations de la planète, de sa place dans l'univers et partant, de l'homme même. D'autre part les progrès économiques de l'Europe occidentale, liés pour une part à ces découvertes, vont recomposer la représentation que l'on se faisait des nations européennes.

Voyez cette carte du 15e siècle établie selon le déjà très ancien système de Ptolémée (c. 100-170), au IIe siècle, vers 150. Cette figuration tardive d'une représentation ancienne met le Moyen-Orient et la Palestine au centre du monde, point de passage obligé entre Europe, Asie et Afrique, isthme entre cette mer intérieure qu'est la Méditerranée et une mer qui semble intérieure et qui est l'océan Indien. A l'extrême bord de la carte, tout à fait au nord, tout à fait à l'ouest, dans les confins du septentrion et de l'occident, des îlots vermiformes, réduits à une simple trace, figurent les îles Britanniques tandis que la Gaule/France un peu au sud voit ses promontoires grignotés: ni Cotentin normand, ni Cornouaille bretonne ne s'avancent sur les flots. L'Italie est collée à la Grèce, la Scandinavie est diluée dans un flou boréal et la Sicile semble aussi grande que l'Irlande. La Caspienne est égale à la mer Noire et la "Corne de l'Afrique" fait de l'Ethiopie un immense empire qui ferme l'océan Indien d'une côte méridionale. Le sous-continent indien est un archipel et l'archipel indonésien un sous-continent. Une bonne part de ces aberrations est due au manque d'informations, à l'interprétation de récits de voyage qui n'étaient pas forcément accompagnés de relevés précis, lesquels avaient été, pour la plupart, effectués bien avant l'invention de la boussole. Mais une part aussi reflète une vision du monde d'où le Nouveau Monde est absent, ainsi que les deux grands océans, l'Atlantique et le Pacifique, avec leurs îles, leurs îlots, leurs continents insulaires. Cette vision du monde suppose qu'en son centre se place forcément le lieu de naissance des religions bibliques, la juive et la chrétienne — l'Islam n'est pas encore né en 150, et ce sera aussi l'une des religions bibliques dont le centre est au Moyen-Orient, entre la Mecque et Jérusalem. Dans cette vision des choses, et quelle que soit la qualité des relevés qu'ont effectués, corrigés, affinés des générations de marins qui savent parfaitement se diriger dans ces mers intérieures et le long des côtes périphériques, l'Europe occidentale et particulièrement les îles Britanniques sont tout à fait marginales et sont figurées comme telles.

A la fin du XVIIe siècle, la vision du monde a complètement changé. Le monde spéculatif des savants et le monde pragmatique des marins et des armateurs ont reconnu la validité des découvertes de Copernic (1473-1543), de Galilée  (1564-1642), qui n'ont fait que prolonger la découverte matérielle en 1492 de Christophe Colomb (1450-1506). La terre est devenue ronde et circule autour du soleil, ce n'est plus un disque fixe bordé de flots mugissants, et une sphère n'a pas de centre en surface: Jérusalem n'est plus le centre du monde. D'ailleurs, on cherche à expliquer la Terre par le recours aux "lois de la Nature" et non plus par la référence à une providence divine "révélée" dans les textes sacrés. Les "temps modernes", ainsi qu'on les appelle, c'est peut-être d'abord d'avoir fait descendre sur terre les lois de la physique. Mais comment figurer sur le papier plat la rotondité de la planète? Des systèmes s'affrontent, dont l'un est particulièrement bien illustré par le hollandais De Witt, qui produit une mappemonde et un ensemble de cartes plus détaillées en 1688. On y montre trois "faces" de la Terre, qui permettent de représenter la quasi-totalité du monde habité connu. Chacun des disques figurant l'une des faces a sans doute son centre, mais la représentation est plus complexe: ce qui compte, c'est le lieu géométrique, l'intersection potentielle des trois disques, un centre abstrait qui se situerait à égale distance des trois domaines. Regardez la carte: c'est l'Europe occidentale et, plus particulièrement, les îles Britanniques, présentes sur deux des trois disques. Un autre système de représentation est celui de Mercator (1512-1594), un Flamand, celui que l'on emploie encore pour dessiner le planisphère classique de nos atlas et de nos cartes murales. Mercator perfectionne en réalité de façon mathématique et rigoureuse une idée qui était déjà dans l'air et que nous donne par exemple cette carte d'Apian (1495-1552) qui date de 1544:

Là aussi, les îles Britanniques, même si leur dessin les fait petites, sont néanmoins placées au centre des échanges: elles sont le point où tous les continents semblent se rapprocher. Notez également que l'Amérique du sud est assez précisément dessinée, tandis que l'Amérique du nord relève encore d'un fantasme. Quant aux Antilles (Cuba et Hispaniola-Haïti), elles ont une taille conforme à leur nouvelle importance économique plutôt qu'à l'exactitude des relevés maritimes. Mais regardez de plus près les confettis qui figurent les îles Britanniques: l'Ecosse est clairement distincte de l'Angleterre.

Et en effet, l'Ecosse  n'est plus le territoire désert que décrivaient les géographes du XIIe siècle, comme Idrîsî, qui croyaient que l'Ecosse était une île distincte de l'Angleterre. Elle est devenue l'un des acteurs majeurs du concert européen, indépendant de l'Angleterre avec laquelle elle entretient des rapports plutôt conflictuels.  Sans doute, l'Angleterre est deux fois plus grande et probablement quatre fois plus peuplée. Mais dans les rivalités qui se nouent en Europe, l'Alliance franco-écossaise traverse les siècles: c'est "The Auld Alliance". Lorsqu'ils représentent l'Ecosse relativement aux autres pays, les cartographes corrigent donc ce qu'ils savent du monde physique par ce qu'ils savent du monde politique et culturel. L'Ecosse est alors grandie, gonflée, exagérée à la mesure de l'ambition politique que lui reconnaissent Français et Hollandais. Regardez cette carte vénitienne d'un certain Giacomo Gastaldi, et qui date de 1548: l'Ecosse y est aussi grande que l'Angleterre et subit une curieuse inclinaison vers l'est, de telle sorte que ses ports principaux soient rapprochés de l'Europe, de la Scandinavie à l'est, des côtes de la Manche et de la mer du Nord au sud. Mercator lui-même, malgré son souci d'exactitude, ne parvient pas à échapper à cette sorte de règle qui invite le cartographe à se dire: "Non, ce n'est pas possible, tel pays ne peut pas être si grand, ou si petit, que me le disent les livres de bord des capitaines que j'ai consultés. Ils se sont trompés et je dois corriger." Ou même, car les cartes ont aussi des fonctions de propagande: "Non, je refuse de représenter tel pays comme grand, tel autre comme petit. La stratégie que je sers, et qui se défie de l'Angleterre, soutient l'alliance franco-écossaise, reconnaît l'Ecosse et ses cinq universités (l'Angleterre n'en a alors que deux) comme un acteur majeur du concert européen pour contrebalancer l'influence grandissante de la perfide Albion." Enfin, nous sommes dans le probable et non le certain, mais c'est sans doute un raisonnement de ce type qui conduit même les génies de l'exactitude comme Mercator à proposer des cartes comme celle-ci (1578):  D'une certaine façon, Mercator tempère ce qu'il a vu chez Gastaldi, il cherche un compromis entre ce qu'il sait et ce qu'il croit, il doute peut-être — vertu scientifique féconde. Toujours est-il que ce n'est pas parce qu'il ne possède pas de relevés exacts qu'il représente les îles Britanniques si étrangement. La preuve? Eh bien la preuve, c'est que lorsque 14 ans avant cette carte qui nous semble fantaisiste, il dessine une Ecosse à part, indépendamment de toute relation avec quelque voisin que ce soit, il nous donne un dessin que ne désavoueraient pas les cartographes d'aujourd'hui. Regardez comme c'est extraordinaire de voir le même cartographe nous donner aussi bien une vision aussi précise que s'il avait bénéficié de la photographie aérienne et une vision imaginative, fondée sur le stéréotype politique plus que sur l'exactitude scientifique. Cette contradiction qu'affronte Mercator, nous avons tous à la connaître dans bien des domaines: combien de fois refusons-nous l'évidence, ou la démonstration scientifique, parce que nous n'y croyons pas, parce que nous avons au plus profond de nous une conviction autre? C'est un phénomène individuel, mais c'est aussi un phénomène culturel, collectif et historique. Pas plus que les individus, les sociétés ne vivent sans système de représentation relativement stable et qui n'évolue que lentement et difficilement. Avant Mercator, Laurence Nowell propose vers 1564 une carte que lui a commandée un ministre de la reine Elizabeth I, William Cecil, futur Lord Burghley. L'Angleterre élizabéthaine, c'est justement la contestation de l'ancien lien privilégié entre la France et l'Ecosse, c'est l'affirmation arrogante de l'indépendance anglaise et de son droit en son archipel, sur son archipel, comme deux siècles et demi plus tard outre-Atlantique, la "doctrine de Monroe" affirmant le droit des Etats-Unis sur l'ensemble du continent américain. En effet, le règne élizabéthain va de la réaffirmation de l'indépendance totale de l'église d'Angleterre à la défaite de "l'invincible armada" envoyée par l'Espagne, le règne élizabéthain, c'est le moment où se précise ce mouvement de bascule qui déplace les échanges de la méditerranée vers l'Atlantique, c'est le moment où l'Europe du nord-ouest, et en particulier l'Angleterre, se trouve tout d'un coup placée au centre des échanges. Dans ces conditions, la carte de Nowell devient une sorte de contre-propagande: l'Ecosse, réduite de moitié, se dilue dans les brumes du nord tout en inclinant, non plus vers l'est et le sud, mais vers l'ouest et une Irlande grossie — l'Angleterre y accomplit un effort d'installation supplémentaire.  Ainsi constate-t-on que l'établissement de la représentation de l'île de Grande-Bretagne telle que nous la connaissons aujourd'hui se fait très lentement, avec peut-être deux moments d'accélération: l'union des deux couronnes en 1603, l'union des deux royaumes en 1707. Les cartes successives ci-après nous laissent ainsi voir un lent affinement de l'Ecosse: voyez comme elle mincit de carte en carte, comme elle perd de l'épaisseur, comme elle s'allonge vers le nord et se place de plus en plus dans le prolongement direct de l'Angleterre, qui la masque aux yeux du continent; voyez comme elle passe de la moitié (ci-dessus) au tiers de la surface de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire à la coïncidence mathématique de la réalité mesurée et de la réalité représentée. Ce n'est pas uniquement grâce à un progrès scientifique que l'on arrive à cette rigoureuse coïncidence, c'est aussi du fait d'un autre aspect de l'évolution des représentations. Le passage des sociétés féodales, puis mercantilistes, aux sociétés capitalistes libérales, impliquent une déterritorialisation de la puissance. Au Moyen-Age, la force d'un pays se mesurait à l'étendue de son agriculture et au nombre de gens d'armes qu'elle pouvait nourrir. Aujourd'hui, la force d'un pays se mesure à sa puissance industrielle et à son rôle dans les échanges — et le développement des échanges signifie qu'il n'est même plus nécessaire de trouver sur place les matières premières de la puissance industrielle, ni d'ailleurs, peut-être, la production industrielle elle-même. Cela signifie qu'il n'y a désormais aucune gêne pour les Britanniques à se représenter comme occupant une assez petite île tout en affirmant leur grandeur — politique, diplomatique, marchande, culturelle, militaire… We are a small trading island, répètent-ils à l'envi.

Ortelius, 1602
 

De Rossi, 1677 


Nolin, 1698
 

Kitchin (1718-1784), 1794


Wyld, 1820
 

Ce caractère insulaire, qui est d'ailleurs une invention française du XVIIIe siècle (Montesquieu), est également représenté sur les cartes, du moins sur les cartes à destination populaire, comme celles qu'emploie la publicité, mais je vous laisse les trouver vous-mêmes: dans ce registre, les cartes européennes des îles Britanniques font toujours figurer les côtes française et belges au sud-est de la côte anglaise, ce qui permet de mesurer la distance parfaitement dérisoire qui sépare Calais de Douvres, un effondrement qui se franchissait encore à pied il y a 7 ou 10 000 ans, et que l'on continue de franchir fréquemment et en nombre depuis que l'homme sait faire flotter des bouts de bois sous ses pieds. Les cartes anglaises des îles Britanniques ne le font que rarement, nonobstant les exemples savants ci-dessus, ce qui permet d'imaginer n'importe quelle distance maritime ceinturant l'archipel nord-atlantique, d'imaginer, à la limite, la solitude totale de l'ensemble sur une planète par ailleurs purement aqueuse. Cherchez: vous verrez.
 
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