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d'études
des cultures et pays anglophones |
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C. Représentations: l'exemple des cartes
On a vu plus haut que l'évolution d'un objet comme la chaise témoignait d'une évolution de la représentation que la société se faisait d'elle-même, de son organisation ou de telle de ses parties. D'une façon générale, nous ne connaissons le monde qu'au travers de représentations — du moins lorsqu'on a dépassé le stade des seules sensations. Le poids de ces représentations sur notre compréhension est considérable: elles sont tout à la fois un moyen et un frein puissants. Si je ne me représente pas le monde, je ne peux pas le connaître. Mais si je me le représente, je me le représente forcément d'une certaine façon, qui en exclut d'autres. Entre les cartes reproduites ci-dessous, il n'y a pratiquement pas de différence technique quant à la façon de relever le contour des côtes: les capitaines relèvent l'orientation des lignes et mesurent les distances. Mais deux choses qui n'ont qu'un rapport indirect avec les cartes vont changer du XVe au XIXe siècles: D'une part les voyages, en particulier la découverte de l'Amérique, et les découvertes scientifiques, comme les travaux de Copernic et de Galilée, vont modifier profondément, mais très progressivement, les représentations de la planète, de sa place dans l'univers et partant, de l'homme même. D'autre part les progrès économiques de l'Europe occidentale, liés pour une part à ces découvertes, vont recomposer la représentation que l'on se faisait des nations européennes.
Voyez
cette carte du 15e siècle établie selon le déjà
très ancien système de Ptolémée (c. 100-170),
au IIe siècle, vers 150. Cette figuration tardive d'une représentation
ancienne met le Moyen-Orient et la Palestine au centre du monde, point
de passage obligé entre Europe, Asie et Afrique, isthme entre cette
mer intérieure qu'est la Méditerranée et une mer qui
semble intérieure et qui est l'océan Indien. A l'extrême
bord de la carte, tout à fait au nord, tout à fait à
l'ouest, dans les confins du septentrion et de l'occident, des îlots
vermiformes, réduits à une simple trace, figurent les îles
Britanniques tandis que la Gaule/France un peu au sud voit ses promontoires
grignotés: ni Cotentin normand, ni Cornouaille bretonne ne s'avancent
sur les flots. L'Italie est collée à la Grèce, la
Scandinavie est diluée dans un flou boréal et la Sicile semble
aussi grande que l'Irlande. La Caspienne est égale à la mer
Noire et la "Corne de l'Afrique" fait de l'Ethiopie un immense empire qui
ferme l'océan Indien d'une côte méridionale. Le sous-continent
indien est un archipel et l'archipel indonésien un sous-continent.
Une bonne part de ces aberrations est due au manque d'informations, à
l'interprétation de récits de voyage qui n'étaient
pas forcément accompagnés de relevés précis,
lesquels avaient été, pour la plupart, effectués bien
avant l'invention de la boussole. Mais une part aussi reflète une
vision du monde d'où le Nouveau Monde est absent, ainsi que les
deux grands océans, l'Atlantique et le Pacifique, avec leurs îles,
leurs îlots, leurs continents insulaires. Cette vision du monde suppose
qu'en son centre se place forcément le lieu de naissance des religions
bibliques, la juive et la chrétienne — l'Islam n'est pas encore
né en 150, et ce sera aussi l'une des religions bibliques dont le
centre est au Moyen-Orient, entre la Mecque et Jérusalem. Dans cette
vision des choses, et quelle que soit la qualité des relevés
qu'ont effectués, corrigés, affinés des générations
de marins qui savent parfaitement se diriger dans ces mers intérieures
et le long des côtes périphériques, l'Europe occidentale
et particulièrement les îles Britanniques sont tout à
fait marginales et sont figurées comme telles.
A la fin du XVIIe siècle, la vision du monde a complètement
changé. Le monde spéculatif des savants et le monde pragmatique
des marins et des armateurs ont reconnu la validité des découvertes
de Copernic (1473-1543), de Galilée (1564-1642), qui n'ont
fait que prolonger la découverte matérielle en 1492 de Christophe
Colomb (1450-1506).
La
terre est devenue ronde et circule autour du soleil, ce n'est plus un disque
fixe bordé de flots mugissants, et une sphère n'a pas de
centre en surface: Jérusalem n'est plus le centre du monde. D'ailleurs,
on cherche à expliquer la Terre par le recours aux "lois de la Nature"
et non plus par la référence à une providence divine
"révélée" dans les textes sacrés. Les "temps
modernes", ainsi qu'on les appelle, c'est peut-être d'abord d'avoir
fait descendre sur terre les lois de la physique. Mais comment figurer
sur le papier plat la rotondité de la planète? Des systèmes
s'affrontent, dont l'un est particulièrement bien illustré
par le hollandais De Witt, qui produit une mappemonde et un ensemble de
cartes plus détaillées en 1688. On y montre trois "faces"
de la Terre, qui permettent de représenter la quasi-totalité
du monde habité connu. Chacun des disques figurant l'une des faces
a sans doute son centre, mais la représentation est plus complexe:
ce qui compte, c'est le lieu géométrique, l'intersection
potentielle des trois disques, un centre abstrait qui se situerait à
égale distance des trois domaines. Regardez la carte: c'est l'Europe
occidentale et, plus particulièrement, les îles Britanniques,
présentes sur deux des trois disques. Un autre système de
représentation est celui de Mercator (1512-1594), un Flamand, celui
que l'on emploie encore pour dessiner le planisphère classique de
nos atlas et de nos cartes murales. Mercator perfectionne en réalité
de façon mathématique et rigoureuse une idée qui était
déjà dans l'air et que nous donne par exemple cette carte
d'Apian (1495-1552) qui date de 1544:

Là aussi, les îles Britanniques, même si leur dessin les fait petites, sont néanmoins placées au centre des échanges: elles sont le point où tous les continents semblent se rapprocher. Notez également que l'Amérique du sud est assez précisément dessinée, tandis que l'Amérique du nord relève encore d'un fantasme. Quant aux Antilles (Cuba et Hispaniola-Haïti), elles ont une taille conforme à leur nouvelle importance économique plutôt qu'à l'exactitude des relevés maritimes. Mais regardez de plus près les confettis qui figurent les îles Britanniques: l'Ecosse est clairement distincte de l'Angleterre.
Et en effet, l'Ecosse n'est plus le territoire désert que
décrivaient les géographes du XIIe siècle, comme Idrîsî,
qui croyaient que l'Ecosse était une île distincte de l'Angleterre.
Elle est devenue l'un des acteurs majeurs du concert européen, indépendant
de l'Angleterre avec laquelle elle entretient des rapports plutôt
conflictuels.
Sans doute, l'Angleterre est deux fois plus grande et probablement quatre
fois plus peuplée. Mais dans les rivalités qui se nouent
en Europe, l'Alliance franco-écossaise traverse les siècles:
c'est "The Auld Alliance". Lorsqu'ils représentent l'Ecosse relativement
aux autres pays, les cartographes corrigent donc ce qu'ils savent du monde
physique par ce qu'ils savent du monde politique et culturel. L'Ecosse
est alors grandie, gonflée, exagérée à la mesure
de l'ambition politique que lui reconnaissent Français et Hollandais.
Regardez cette carte vénitienne d'un certain Giacomo Gastaldi, et
qui date de 1548: l'Ecosse y est aussi grande que l'Angleterre et subit
une curieuse inclinaison vers l'est, de telle sorte que ses ports principaux
soient rapprochés de l'Europe, de la Scandinavie à l'est,
des côtes de la Manche et de la mer du Nord au sud. Mercator lui-même,
malgré son souci d'exactitude, ne parvient pas à échapper
à cette sorte de règle qui invite le cartographe à
se dire: "Non, ce n'est pas possible, tel pays ne peut pas être si
grand, ou si petit, que me le disent les livres de bord des capitaines
que j'ai consultés. Ils se sont trompés et je dois corriger."
Ou même, car les cartes ont aussi des fonctions de propagande: "Non,
je refuse de représenter tel pays comme grand, tel autre comme petit.
La stratégie que je sers, et qui se défie de l'Angleterre,
soutient l'alliance franco-écossaise, reconnaît l'Ecosse et
ses cinq universités (l'Angleterre n'en a alors que deux) comme
un acteur majeur du concert européen pour contrebalancer l'influence
grandissante de la perfide Albion." Enfin, nous sommes dans le probable
et non le certain, mais c'est sans doute un raisonnement de ce type qui
conduit même les génies de l'exactitude comme Mercator à
proposer des cartes comme celle-ci (1578):
D'une certaine façon, Mercator tempère ce qu'il a vu chez
Gastaldi, il cherche un compromis entre ce qu'il sait et ce qu'il croit,
il doute peut-être — vertu scientifique féconde. Toujours
est-il que ce n'est pas parce qu'il ne possède pas de relevés
exacts qu'il représente les îles Britanniques si étrangement.
La preuve? Eh bien la preuve, c'est que lorsque 14 ans avant cette
carte qui nous semble fantaisiste, il dessine une Ecosse à part,
indépendamment de toute relation avec quelque voisin que ce soit,
il nous donne un dessin que ne désavoueraient pas les cartographes
d'aujourd'hui. Regardez comme c'est extraordinaire de voir le même
cartographe nous donner aussi bien une vision aussi précise que
s'il avait bénéficié de la photographie aérienne
et une vision imaginative, fondée sur le stéréotype
politique plus que sur l'exactitude scientifique. Cette contradiction qu'affronte
Mercator, nous avons tous à la connaître dans bien des domaines:
combien de fois refusons-nous l'évidence, ou la démonstration
scientifique, parce que nous n'y croyons pas, parce que nous avons au plus
profond de nous une conviction autre? C'est un phénomène
individuel, mais c'est aussi un phénomène culturel, collectif
et historique. Pas plus que les individus, les sociétés ne
vivent sans système de représentation relativement stable
et qui n'évolue que lentement et difficilement.
Avant Mercator, Laurence Nowell propose vers 1564 une carte que lui a commandée
un ministre de la reine Elizabeth I, William Cecil, futur Lord Burghley.
L'Angleterre élizabéthaine, c'est justement la contestation
de l'ancien lien privilégié entre la France et l'Ecosse,
c'est l'affirmation arrogante de l'indépendance anglaise et de son
droit en son archipel, sur son archipel, comme deux siècles et demi
plus tard outre-Atlantique, la "doctrine de Monroe" affirmant le droit
des Etats-Unis sur l'ensemble du continent américain. En effet,
le règne élizabéthain va de la réaffirmation
de l'indépendance totale de l'église d'Angleterre à
la défaite de "l'invincible armada" envoyée par l'Espagne,
le règne élizabéthain, c'est le moment où se
précise ce mouvement de bascule qui déplace les échanges
de la méditerranée vers l'Atlantique, c'est le moment où
l'Europe du nord-ouest, et en particulier l'Angleterre, se trouve tout
d'un coup placée au centre des échanges. Dans ces conditions,
la carte de Nowell devient une sorte de contre-propagande: l'Ecosse, réduite
de moitié, se dilue dans les brumes du nord tout en inclinant, non
plus vers l'est et le sud, mais vers l'ouest et une Irlande grossie — l'Angleterre
y accomplit un effort d'installation supplémentaire.
Ainsi constate-t-on que l'établissement de la représentation
de l'île de Grande-Bretagne telle que nous la connaissons aujourd'hui
se fait très lentement, avec peut-être deux moments d'accélération:
l'union des deux couronnes en 1603, l'union des deux royaumes en 1707.
Les cartes successives ci-après nous laissent ainsi voir un lent
affinement de l'Ecosse: voyez comme elle mincit de carte en carte, comme
elle perd de l'épaisseur, comme elle s'allonge vers le nord et se
place de plus en plus dans le prolongement direct de l'Angleterre, qui
la masque aux yeux du continent; voyez comme elle passe de la moitié
(ci-dessus) au tiers de la surface de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire
à la coïncidence mathématique de la réalité
mesurée et de la réalité représentée.
Ce n'est pas uniquement grâce à un progrès scientifique
que l'on arrive à cette rigoureuse coïncidence, c'est aussi
du fait d'un autre aspect de l'évolution des représentations.
Le passage des sociétés féodales, puis mercantilistes,
aux sociétés capitalistes libérales, impliquent une
déterritorialisation de la puissance. Au Moyen-Age, la force d'un
pays se mesurait à l'étendue de son agriculture et au nombre
de gens d'armes qu'elle pouvait nourrir. Aujourd'hui, la force d'un pays
se mesure à sa puissance industrielle et à son rôle
dans les échanges — et le développement des échanges
signifie qu'il n'est même plus nécessaire de trouver sur place
les matières premières de la puissance industrielle, ni d'ailleurs,
peut-être, la production industrielle elle-même. Cela signifie
qu'il n'y a désormais aucune gêne pour les Britanniques à
se représenter comme occupant une assez petite île tout en
affirmant leur grandeur — politique, diplomatique, marchande, culturelle,
militaire…
We are a small trading island, répètent-ils
à l'envi.
Ortelius,
1602

Nolin,
1698

Wyld,
1820
Ce caractère insulaire, qui est d'ailleurs une invention française
du XVIIIe siècle (Montesquieu),
est également représenté sur les cartes, du moins
sur les cartes à destination populaire, comme celles qu'emploie
la publicité, mais je vous laisse les trouver vous-mêmes:
dans ce registre, les cartes européennes des îles Britanniques
font toujours figurer les côtes française et belges au sud-est
de la côte anglaise, ce qui permet de mesurer la distance parfaitement
dérisoire qui sépare Calais de Douvres, un effondrement qui
se franchissait encore à pied il y a 7 ou 10 000 ans, et que l'on
continue de franchir fréquemment et en nombre depuis que l'homme
sait faire flotter des bouts de bois sous ses pieds. Les cartes anglaises
des îles Britanniques ne le font que rarement, nonobstant les exemples
savants ci-dessus, ce qui permet d'imaginer n'importe quelle distance maritime
ceinturant l'archipel nord-atlantique, d'imaginer, à la limite,
la solitude totale de l'ensemble sur une planète par ailleurs purement
aqueuse. Cherchez: vous verrez.
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